Né en 2018 à Antananarivo, le mouvement Move On se constitue en cellule de coaching et d’incubation, avant de lancer sa première action de terrain en février 2019.
De cette dynamique naît Ady Fototra — « la lutte pour les fondations » —, mouvement citoyen qui se déploie autour de trois axes : l’éducation et le réarmement des consciences (programme Famoha), l’environnement et le reboisement (HETSORO, ROHIAINA), la culture et la solidarité.
Ses réalisations vont du dessalement de l’eau dans l’Androy au soutien à la filière vanille de Manakara, des tournées « Lecture en Rire », jusqu’à la sensibilisation civique dans les écoles.
Le mouvement revendique aujourd’hui dix-huit pôles, des antennes dans une quinzaine de localités et une présence diasporique sur cinq pays — un maillage entièrement bénévole, du Sud aride aux relais de France et des États-Unis.
À quoi un mouvement citoyen né d’une crise doit-il d’abord s’attaquer ?
Ady Fototra [1] répond : à la conscience du citoyen.
La réponse est forte. Elle affirme qu’aucune transformation durable ne viendra d’institutions que l’on attendrait, immobiles, qu’elles se réforment d’elles-mêmes. Le changement commence plus bas : dans les comportements, les liens, la capacité à agir ensemble.
Mais le mal malgache ne tient pas seulement à des consciences assoupies. Il tient aussi à un vide. D’un côté, le fanjakana : un pouvoir trop souvent vécu comme lointain, extérieur, prédateur. Le pouvoir du colon hier. Celui des réseaux et des intérêts captés aujourd’hui.
De l’autre, l’individu… Et entre les deux un « presque » plus rien.
Là où tenaient autrefois le fihavanana, le fokonolona, le dina, des décennies d’anomie en ont défait le tissu. Ni l’État, ni le marché, ni les partis n’en ont réellement rempli l’espace.
Or le vide social n’est jamais neutre. Le clan s’y installe. Le clientélisme s’y nourrit. L’homme providentiel y propose une appartenance prête à l’emploi. L’individu isolé devient disponible pour toutes les captures. La solitude est la matière première des emprises. Un peuple dispersé se gouverne aisément. Un peuple relié discute, contrôle et résiste.
Le vrai problème n’est pas qu’on ait à faire face à des consciences « assoupies » … Le vrai problème c’est qu’on ait installé les consciences dans la défiance… Ces consciences où s’est ancrée la conviction, acquise à force de déceptions, de frustrations que l’autre finira par trahir, que le bien commun sera détourné, que celui qui s’engage poursuit un intérêt caché.
Alors chacun se retire. Le commun se dégrade, l’espace public se vide. La défiance nourrit l’abandon ; l’abandon confirme la défiance. Ce cercle n’a rien d’une fatalité culturelle. Il résulte d’une histoire, de rapports de pouvoir, d’institutions abîmées et de promesses trop souvent trahies.
C’est ici qu’Ady Fototra trouve sa raison d’être.
Le mouvement ne cherche pas à conquérir l’État. Il tente de (re)construire ce qui manque entre l’État et l’individu : un espace où les citoyens agissent ensemble … Un moment où la confiance redevient une expérience avant d’être un discours. Reconstruire un « nous » n’est pas acquérir un supplément d’âme. C’est un acte politique.
La confiance par la preuve
La première force d’Ady Fototra est de relier ce que les politiques publiques et l’aide au développement ont tendance à découper. … L’école d’un côté. L’environnement de l’autre. L’emploi ailleurs. Comme si une communauté vivait par secteurs.
Ady Fototra procède autrement. Dans le Sud, restaurer les sols, produire des légumes et renforcer l’autonomie alimentaire relèvent d’un même geste. À Tamatave, une action de salubrité devient un apprentissage économique.
Un bien commun existe vraiment lorsqu’il rassemble plusieurs acteurs. C’est ainsi que commence un collectif : non par une proclamation, mais par une tâche partagée.
Deuxième force : le mouvement ne prétend pas transformer les territoires en passant au-dessus d’eux.
Dans l’Androy, il compose avec les autorités coutumières qui conservent une légitimité. À Betafo, il sollicite les anciens. Dans plusieurs antennes, il travaille avec les structures existantes au lieu de leur substituer un modèle conçu ailleurs.
Le développement échoue souvent moins par manque d’idées que par défaut d’ancrage. Une solution peut être techniquement juste et socialement inopérante.
Ady Fototra cherche à ré-irriguer les formes locales de coopération. Il ne s’agit pas d’idéaliser le passé, mais de reconnaître que la transformation devient plus solide lorsqu’elle s’appuie sur des légitimités comprises et reconnues.
Troisième force : le bénévolat.
Dans un contexte où l’engagement est vite soupçonné d’être intéressé ou instrumentalisé, donner son temps n’est pas seulement une vertu morale. C’est une preuve. La confiance ne revient pas parce que quelqu’un affirme servir le peuple. Elle revient lorsqu’un comportement coûte quelque chose à celui qui l’adopte, à savoir du temps, de l’énergie au détriment de son propre confort.
Le bénévolat ne règlera évidemment pas tout. Il ne doit surtout pas devenir un modèle économique permanent. Mais lorsqu’un collectif se constitue de cette manière, il envoie un signal puissant : tout n’est pas à vendre, tout engagement ne cache pas une rente. Cet engagement gratuit (désintéressé ?) ouvre une brèche dans le mur la défiance.
Quatrième force : personne ne semble devoir tout commander.
Les antennes gardent leurs noms, leurs priorités, leur manière d’agir. Le même mouvement peut soutenir la vanille à Manakara, travailler sur l’eau dans le Sud, nettoyer à Tamatave ou développer des actions éducatives ailleurs. Cette diversité peut devenir une forme de robustesse.
Une organisation pyramidale concentre la vision, la décision et la légitimité au sommet. Elle gagne en lisibilité, mais devient vulnérable à la captation. Une organisation en réseau répartit le pouvoir. Elle accepte une part de désordre, mais rend l’appropriation locale possible. La confiance ne reste plus suspendue à une personnalité centrale… elle se consolide entre des personnes qui se voient agir.
Mais l’intuition est juste : le pays ne se reconstruira pas depuis un centre monocéphale.
Cinquième force : la diaspora n’est pas seulement sollicitée pour financer.
Convoquée (grossièrement et maladroitement) pour payer, elle reste évidemment à l’extérieur… Invitée à agir, elle apporte autre chose que de l’argent : des compétences, des réseaux, des débouchés, une capacité de médiation. Et elle retrouve surtout une place dans le « nous ».
Le départ ampielezana ne nie pas l’appartenance. Mais celle-ci s’affaiblit lorsqu’on veut ne la traduire que par des transferts financiers. Impliquer la diaspora dans l’action doit permettre de recoudre une partie de la déchirure. Le collectif national ne doit pas s’arrêter aux frontières de l’île.
Ady Fototra qui relie entre elles ces cinq forces dessine une méthode et ne se limite pas à enseigner le civisme. Il crée des situations où des personnes coopèrent, se rendent utiles et découvrent qu’elles peuvent compter les unes sur les autres… C’est ainsi que la confiance se reconstruit : par des actes répétés, visibles et individuellement couteux en termes d’engagement personnel… On ne décrète pas un peuple. On le tisse.
La ligne de crête
Reste une tension : il existe deux manières de former un collectif.
La première consiste à faire ensemble, puis à découvrir, dans l’action, que la coopération est possible. Cette voie produit de l’autonomie… chacun apprend à juger, décider, prendre sa part et répondre de ses choix.
La seconde consiste à fixer des règles, des valeurs, des engagements, une discipline commune. Les Didy Folo Hafatra relèvent de cette logique. Ils donnent un cadre et rendent l’appartenance lisible parce qu’un collectif a en effet besoin de repères.
Une charte peut protéger l’action et rappeler les exigences… de probité et de respect en particulier. Mais le cadre doit caractériser un appui, un support … Il ne peut pas et ne doit pas constituer tutelle.
La confiance ne peut en effet se commander… Tout comme l’appartenance ne peut s’ordonner … On ne convainc pas durablement un citoyen que son pays lui appartient en lui demandant seulement de réciter les conditionnalités d’une bonne conduite qu’on lui aura édictées.
Le risque serait de ramener un problème politique (i.e la corruption, la collusion avérées et reconnues en défaillance de l’Etat) à une tare individuelle exprimée en manque de confiance, de discipline, de volonté… ou de « bonne mentalité ».
La corruption, la captation des richesses, l’inégalité d’accès aux services publics et la faiblesse de la justice ne relèvent pas de problèmes de développement personnel de l’individu. Et on ne peut pas rendre les citoyens personnellement responsables des tares qu’ils subissent. Je sais : « on a les dirigeants qu’on mérite » dit l’adage… La formule, qui a tendance à disculper les politiques, atteint ses limites.
La force d’Ady Fototra se situe dans l’articulation des deux niveaux : faire grandir l’individu sans absoudre le système … Restaurer la responsabilité personnelle sans effacer la responsabilité publique … Réhabiliter l’effort sans transformer l’injustice en insuffisance morale des victimes.
Le changement des mentalités ne précède pas mécaniquement celui de la gouvernance. Les deux avancent ensemble. Des institutions plus justes rendent la confiance rationnelle. Des citoyens mieux organisés obligent les institutions à devenir plus justes.
Ady Fototra semble le plus convaincant lorsqu’il fait de cette relation une pratique : des personnes agissent, créent du commun, mesurent ce qu’elles peuvent accomplir, puis deviennent plus exigeantes envers elles-mêmes et envers le pouvoir.
Sa vocation n’est donc peut-être pas de commander la confiance. Elle est de lui donner des raisons de revenir.
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 21/06/2026
Les Chroniques de Rafetsy
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Vos commentaires
On pourrait résumer la démarche : la démonstration par l’action. Une action chaque fois pragmatique consensuelle et pas l’action d’une ONG. Non : l’action conçue et réalisée par les Malgaches diaspora incluse à un niveau local visiblement.
Ok
Le niveau là est le niveau " micro".
Et pour le niveau " macro" ?
Ce serait la concertation nationale ?
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