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lundi 31 août 2026
Antananarivo | 10h00
 

Politique

Le droit des tordus

lundi 31 août | Ikala Paingotra |  182 visites  | 2 commentaires 

Les quatre présumés coupables du meurtre de Haingotiana et Stéphanie ont trouvé la mort lors d’une reconstitution sur les lieux du crime. Selon la version officielle, ils auraient tenté de se saisir de l’arme d’un des policiers et de résister aux forces de l’ordre, obligeant celles-ci à leur tirer dessus. Cette version officielle reflète-t-elle la réalité des faits, ou cache-t-elle une exécution sommaire ? Si c’était ce dernier cas, quelle en serait la raison ? Est-ce une résultante de la colère quelque part compréhensible des policiers devant un acte odieux, ou une stratégie pour faire taire ces voyous afin d’empêcher qu’ils ne fassent des révélations sur des dessous encore plus graves ? Qui organise la fuite de vidéos apparemment enregistrées lors d’enquêtes policières, et dans quel but ?

Certains observateurs évoquent le caractère incongru des circonstances de ces décès en matière de droits de l’homme. Toutefois, il y a également de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux qui sont favorables aux policiers, arguant que ces criminels ont eu le sort qu’ils méritaient, même dans le cas d’une exécution sommaire. Cette approbation souligne le développement du peu de considération que les Malgaches ont envers la Justice, dont les travers corrompent aux sens propre et figuré une institution censée être le rempart des citoyens. Le système judiciaire est de plus en plus indigne de confiance, permettant aux délinquants et criminels « généreux » envers les magistrats et les ministres de passer entre les mailles du filet. Cela explique également la prolifération du phénomène de fitsaram-bahoaka, la population préférant se faire justice elle-même.

La corruption de la justice n’est toutefois pas un phénomène du temps présent, car à l’époque de la Royauté malgache, un arrangement avec les bourreaux permettait déjà de varier la dose de poison lors de l’ordalie du tangena. De tous temps et en tous lieux, la corruption a toujours favorisé la géométrie variable de la Justice et une application tordue du Droit. « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir » enseignait La Fontaine au XVIIe siècle.

À Madagascar, les pratiques d’injustice se constatent depuis des décennies, comment le reflètent de nombreux indicateurs et rapports internationaux, qu’il s’agisse de la perception de la corruption par Transparency International, ou de la perception de la justice dans les enquêtes d’Afrobaromètre. Selon le Rule of Law Index qui évalue le niveau de l’état de droit, Madagascar est au 112ème rang sur 143 pays avec une note de 0,43/1, loin derrière des pays comme le Danemark (0,90), le Japon (0,78), la France (0,72), mais aussi la Namibie (0,61), Maurice (0,60) ou le Sénégal (0,60). Voilà donc des indicateurs objectifs, afin de clouer le bec à ceux qui prétendent depuis des années agir pour l’assainissement du système judiciaire malgache, avec la même crédibilité qu’ils ont quand ils affirment la fin des délestages.

Au niveau du pénal, les dérives sont un secret de polichinelle depuis des dizaines d’années : montage de dossiers pour incriminer les innocents ; corruption lors des concours d’entrée à l’École nationale de la magistrature et des greffes (ENMG) ; sorties incongrues de prison de personnes condamnées ; impunité des délinquants qui savent rejoindre au bon moment le camp du pouvoir ou qui arrosent qui il faut pour bénéficier de tolérance etc. Des noms restent rattachés à des dossiers dont le traitement, ou plutôt l’absence de traitement professionnel par la Justice, laisse perplexe, pour ne citer que Raissa Razaivola, Herilaza Imbiky, Tiana Razafimahefa, ou Romy Voos. On s’interroge également sur la nomination du député Sylvestre Mahavitara à la tête de la Commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner la gestion des finances publiques, quelques mois après la grâce présidentielle qui avait permis sa sortie de prison en octobre 2025. Il avait pourtant été épinglé en 2024 par le Pôle anti-corruption pour malversations financières au sein du ministère de la santé.

Dans le domaine du Droit public, le paysage n’est guère plus glorieux. La Haute cour constitutionnelle (HCC) se singularise par des prises de décision quasiment toujours en faveur de l’Exécutif, foulant aux pieds l’indépendance du judiciaire qui est pourtant un principe fondamental de la démocratie. Exemple typique : les fraudes électorales cautionnées par le rejet de requêtes pourtant fondées au son des « azo raisina fa tsy mitombina » systématiques et scandaleux.

L’intégrité des magistrats pose question

De toutes manières, quel genre d’intégrité peut-on attendre d’un magistrat s’il a payé un « écolage » faramineux pour rentrer à l’ENMG, et qui se sent autorisé à « agir » pour rentabiliser son investissement une fois en fonctions. Les magistrats grouillent dans un océan de corporatisme qui favorise l’impunité et le silence, ce qui laisse les crapules sévir en toute liberté. Quelle suite à l’emprisonnement d’un citoyen après la production d’un faux certificat médical pour coups et blessures lors d’une dispute sur un parking ? Quelle conséquence pour la juge vexée qui a fait placer en garde à vue un mpikabary à cause d’un proverbe sur les tandra ? Quelle sanction pour les juges et la députée qui ont été impliqués dans la condamnation de Rolly Mercia sur la base de faux témoignages ? Quelle punition pour ceux qui ont fait condamner cinq paisibles citoyens proches de Marc Ravalomanana sous la transition 2009-2013, sous l’accusation fallacieuse d’avoir commandité des bombinettes artisanales ? Souvent, ce sont les moins intègres qui sont les plus susceptibles : ceux qu’ils veulent, c’est qu’on subisse leurs pitreries sans murmures ni discussions.

Toutefois, on se gardera bien de mettre les magistrats dans le même sac. Plusieurs ont gardé leur sens et leur idéal de Justice, et pratiquent en silence leur métier du mieux qu’ils peuvent dans un contexte de pressions financières et politiques. On se rappelle de noms de grandes dames qui ont été ministres de la Justice, telles qu’Alice Rajaonah, Bakolalao Ramanandraibe ou Noro Razafimisa. Histoire de mesurer la différence en termes de classe, de dignité et de compétence avec d’autres noms de petites dames. Au fait, qu’est-il arrivé à la ministre de la Justice qui avait brûlé les copies d’examen prouvant les magouilles ?

Il y a eu beaucoup d’espoir lors de la nomination du Premier ministre Mamitiana Rajaonarison, qui a été précédé par son excellente réputation lorsqu’il était au Bianco, même s’il n’a pas été très visible ensuite sur les malversations de Ravatomanga lorsqu’il dirigeait le Samifin, le service de renseignement financier de Madagascar. Son silence et son manque d’action visible face aux dérapages actuels, comme les perquisitions bizarres en dehors de tout cadre légal ou les enquêtes politiquement motivées, laissent perplexes ceux qui le tiennent en estime. Est-il dépassé par le buzz de l’effet bulldozer, dont l’agitation pose plus de questions que ne donne de réponses ?

Voilà donc le paysage de la Justice malgache depuis des décennies. La Refondation est-elle capable d’une refonte salutaire ? On s’abstiendra d’exposer un point de vue public, au risque de se voir assaisonné du refrain du monde judiciaire contre ceux qui refusent de cirer les pompes du pouvoir ou qui osent évoquer les vérités qui dérangent : l’atteinte à la sûreté de l’État.

Enfin, il y a depuis quelques années une circonstance aggravante à cause du comportement de certains internautes sur les réseaux sociaux, et sur lequel le professeur Umberto Eco avait déjà averti : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles ». À Madagascar, cela se traduit par des phénomènes qui entretiennent le climat propice à l’injustice et à l’arbitraire : l’impunité dans la propagation de rumeurs et de diffamations, les campagnes de dénigrement orchestrées contre les rivaux politiques par des comptes fake gérés par des proches du pouvoir, comme ceux mis en place par Lalatiana Rakotondrazafy à l’époque d’Andry Rajoelina. Les tsaho et honohono accompagnent les enquêtes, et préparent l’opinion publique à des résultats miraculeux sur le dos de boucs émissaires. Ceux qui se permettent d’utiliser leur sens critique sont accusés de faire les mpamendrofendro, car ils perturbent le vulgum pecus à qui on essaie de faire croire que tout va (presque) bien. Il faut juste un peu de faharetana. Et de silence.

Dans le domaine de la Justice comme dans d’autres, refondation risque de rimer avec désillusion.

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2 commentaires

Vos commentaires

  • 31 août à 09:45 | Vohitra (#7654)

    En voilà un résumé éloquent de la situation avancée de déliquescence de l’état de droit dans le pays.

    Une situation désastreuse inévitable quand il y a fusion néfaste et parfaite osmose entre "l’Etat" et "le régime politique au pouvoir" avec comme slogan "izahay izao no mitondra" (c’est nous qui gouverne maintenant et taisez-vous).

    C’est tout à fait prévisible eu égard aux manœuvres dilatoires menées pour éviter à tout prix l’adoption de la loi sur l’accès aux informations à caractère public.

    La sûreté intérieure de l’Etat est manipulée à tout moment afin d’éviter que la vérité jaillisse avec clarté à la connaissance du public.

    Mais au fond, quelle est cette vérité qu’on a toujours voulu volontairement étouffer ?

    La réponse est sans équivoque ni ambiguïté : des actes perpétrés d’enrichissement illicite. Point barre comme disait autrefois feu Basile Ramahefarisoa !

    La transparence de / dans la vie publique n’est pas prise en compte comme une exigence dans la pratique démocratique de l’exercice du pouvoir et de l’autorité.

    Quand des "tsy maty manota" en puissance pullulent dans les arcanes du pouvoir, deux pratiques prédominent dans l’exercice de l’autorité : la cupidité et la perversité !

    Répondre

  • 31 août à 10:00 | Isandra (#7070)

    On est chez les fous,...! Les autorités profitent les émotions de gens pour faciliter leur tâches, aller vite en raccourci. Cela nous rappelle le tsimiday mody à l’époque de Ratsiraka, où les forces de l’ordre demandaient les dahalos attrapés de tourner le dos pour qu’ils puissent les tirer et les accuser de tentative de fuite ou évasion.

    "La corruption de la justice n’est toutefois pas un phénomène du temps présent, car à l’époque de la Royauté malgache, un arrangement avec les bourreaux permettait déjà de varier la dose de poison lors de l’ordalie du tangena. De tous temps et en tous lieux, la corruption a toujours favorisé la géométrie variable de la Justice et une application tordue du Droit. « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir » enseignait La Fontaine au XVIIe siècle."

    Paingotra voulait-elle dire que la corruption de la justice fait partie de notre tradition tsy hita izay maharatsy azy.

    La question, c’est opportun de rappeler ce genre de fait dans ce contexte où nous devons lutter contre ce fléau ? C’est encourageant ?

    Répondre

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