Madagascar fait partie de ces pays qui ne sont pas seulement riches de leur sol et de leur sous-sol. Le pays regorge d’une biodiversité rare, voire unique par certaines de ses composantes, de matières premières stratégiques incontournables dans l’actuelle compétition technologique mondiale, de ressources halieutiques considérables en qualité et en quantité, d’un potentiel touristique féérique. La « Grande Île » a aussi des atouts géostratégiques exceptionnels, elle est située à la confluence de l’océan Indien, de l’Afrique et de la zone indo-pacifique.
En raison de cette position géographique centrale, Madagascar est incontournable pour toute circulation maritime le long du canal du Mozambique, voie de navigation par laquelle est rendu possible le transit de biens et de marchandises essentiels au commerce mondial.
Indicateurs économiques et sociaux au rouge
Les indicateurs économiques et sociaux demeurent préoccupants. Madagascar est classé dans la catégorie des pays à faibles revenus, avec un produit intérieur brut par habitant estimé à 549 US$ en 2024. La pauvreté reste élevée avec plus de 80 % de la population vivant en dessous du seuil de l’extrême pauvreté, avec moins de 2,15 US$ par jour. Ce taux de pauvreté demeure élevé à cause de la faible croissance à long terme du PIB réel par habitant, de la faible performance du secteur agricole, de la faiblesse du capital humain, des faibles capacités de création d’emplois formels, de la récurrence des chocs climatiques.
De même, les inégalités sont importantes. L’indice de développement humain (IDH) demeure très faible. Il était de 0,487. En 2022, le pays est classé au 177ᵉ rang sur 194. Pourtant, le pays ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui lui manque, c’est un modèle de création de valeur capable de transformer durablement ses richesses naturelles en prospérité nationale.
D’où vient le fait que Madagascar peine à impulser durablement un développement économique en adéquation avec son immense potentiel ? D’où vient-il que les indicateurs essentiels, s’agissant notamment du développement humain, situent ce pays très en deçà des standards de vie que sa population de plus en plus jeune, dynamique, ambitieuse, est en droit d’espérer ?
Remonter aux choix stratégiques du pays
Pour comprendre la stagnation préoccupante de Madagascar, il faut remonter aux choix et stratégies économiques implémentés dès les premières années de l’indépendance du pays. Ils ont été axés sur une politique industrielle tournée vers la transformation de certaines matières premières agricoles et la production locale de biens de consommation courants.
Des entreprises emblématiques, à l’instar de la Savonnerie Tropicale, créée à la fin des années 1960, symbolisaient alors l’émergence d’un secteur productif capable de transformer localement les ressources du pays et de créer des emplois qualifiés. Dans le Sud du pays par exemple, furent créées la Société nationale des huiles de Toliara (Tuléar) SNHU pour l’huilerie, la Société Sud Madagascar Textile (Sumatex) spécialisée dans l’industrie textile, Hasyma (ancienne société nationale malgache de gestion du coton, créée en 1972 sur les bases de la compagnie française CFDT, avant d’être privatisée dans les années 2000 puis dissoute vers 2007) dédiée à la transformation des ressources issues de l’industrie cotonnière.
À Mahajanga, sur la côte nord-ouest, près du canal du Mozambique, la société textile de la ville du même nom était en même temps un fleuron du processus d’industrialisation du pays et de transformation locale de ses ressources naturelles.
Des entreprises contraintes de fermer boutique
Selon les statistiques du Syndicat des Industries de Madagascar (SIM), pour l’année 2010, 21 % de ses entreprises membres ont été contraintes de fermer leurs portes. Celles qui ont maintenu leurs activités se sont séparées de près de la moitié de leur personnel. Le président de ce syndicat, Stéphane Hery Raveloson, déclarait alors : « En fait, l’économie en général est dans un cercle vicieux d’autodestruction car l’industrie a toujours été un vivier de création d’emplois et de valeur ajoutée ainsi que d’activités économiques induites. »
S’arrimer aux évolutions du monde
Ce tableau sombre dont les conséquences économiques et humaines perdurent jusqu’à ce jour n’est pas une fatalité. Comme dans nombre d’économies africaines prometteuses durant ces années de prospérité, la gestion des hommes et des richesses fut empreinte d’un certain amateurisme, voire de manquements dans le management parfois englué dans les pesanteurs sociologiques locales. Plus encore, il faut relever que de nombreuses entreprises ne se sont pas arrimées aux mutations du vaste monde, notamment sur le terrain extrêmement mouvant de l’innovation.
Il importe donc aujourd’hui de procéder au préalable à un diagnostic sans complaisance du tissu économique, et sur cette base de départ, d’élaborer des transformations structurelles appropriées en vue d’un développement industriel véritable et durable.
À cet égard, les partenaires au développement et les organismes internationaux s’accordent autour d’un même constat. Le déficit en infrastructures de Madagascar demeure important dans les secteurs vitaux et stratégiques tels que l’électricité, les transports.
Il s’ensuit une augmentation substantielle des coûts de production et une productivité déficitaire.
Difficultés d’accès aux financements
Les petites et moyennes industries (PMI) et les petites et moyennes entreprises (PME) se heurtent à d’énormes difficultés d’accès aux financements, y compris celles qui sont porteuses de projets bancables, bien élaborés et à forte valeur ajoutée.
Le crédit à l’économie locale demeure faible par rapport aux moyennes régionales. Toutefois, le pays peine à recouvrer des réalignements récents susceptibles de contribuer au financement de l’économie locale. La pression fiscale demeure extrêmement faible en raison de l’incapacité des pouvoirs publics à élargir l’assiette fiscale. En 2024, le total des recettes et des dons est estimé à 13,6 % du produit intérieur brut (PIB). Les mesures administratives visant à accroître les recettes fiscales se sont concentrées sur les contrôles. Et l’extension à tous les contribuables du système de paiement électronique des impôts, dont l’argent mobile et les paiements en ligne.
Assainissement de l’environnement des affaires
L’environnement des affaires doit être davantage assaini pour hisser Madagascar à la hauteur des besoins de développement du pays et le rendre attractif pour les investissements directs étrangers.
Si les richesses du sol et du sous-sol de Madagascar sont considérables, il n’en demeure pas moins que le pays est demeuré tributaire d’une économie de rente. L’économie malgache demeure dominée par l’agriculture à faible productivité et les services, tandis que la croissance est largement concentrée dans quelques secteurs tels que l’exploitation minière et la construction.
Il n’existe pas à ce jour une dynamique industrielle forte de transformation des matières premières locales, à la fois créatrice de richesses et d’emplois. Or, selon le Fonds des Nations unies pour la population, 53,8 % de la population malgache est composée de jeunes de moins de 20 ans, les jeunes dont l’âge se situe entre 10 et 24 ans représentent 32 % de la population. Il va de soi qu’une économie de rente ne suffit pas à résorber sur le marché local de l’emploi une demande qui progresse de manière exponentielle.
Des voies d’avenir à explorer
Des voies d’avenir existent pourtant et leur implémentation pourrait donner un véritable coup d’accélérateur à l’économie malgache, et contribuer durablement à son décollage industriel.
Ces transformations nécessaires sont d’abord d’ordre structurel et dans certains secteurs clés.
L’exploitation minière doit être réaménagée. Le Code minier en vigueur doit être actualisé et reprendre la délivrance des permis d’exploitation minière et les exportations d’or afin de revaloriser le secteur minier et soutenir le développement des communautés locales.
Madagascar doit se doter d’un cadre législatif et règlementaire pour accompagner et dynamiser la transition numérique du pays.
Il est indispensable pour la Grande Île d’adopter des réformes qui seraient de nature à renforcer la concurrence et l’inclusion, dans l’objectif d’élargir les opportunités économiques et l’accès au mobile money pour les populations vulnérables, y compris les femmes vivant dans les zones rurales de l’arrière-pays, dont le dynamisme et la productivité constituent des apports vitaux pour l’économie nationale.
L’accès des populations et des opérateurs économiques à l’énergie demeure un obstacle majeur pour le décollage industriel de Madagascar, comme nous l’avons relevé plus haut. En ce sens, des réformes sont indispensables afin d’améliorer les performances financières de la société nationale de production et de distribution d’électricité, mais aussi de fournir un accès à une électricité plus fiable et plus abordable à la population dans son ensemble et d’explorer d’autres voies telles que l’expansion du solaire pour l’approvisionnement en électricité.
Seule une approche de long terme permet à une économie de tirer des gains substantiels d’une réforme de la productivité, pour ce qui concerne notamment le taux de croissance et la conduite efficace des politiques publiques de développement. C’est d’ailleurs la condition de possibilité de tout développement industriel véritable.
En dépit d’une croissance économique de 2,9 % par an en moyenne sur la séquence 2010-2019, le PIB par travailleur a diminué. Cette productivité déficitaire reflète non seulement l’insuffisance des intrants en main-d’œuvre et en capital, mais aussi la baisse d’efficacité dans la manière dont ces ressources génèrent la production, ce qui constitue un obstacle fondamental au développement du pays.
Dans une note de novembre 2025 de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) intitulée Madagascar : l’île aux richesses confisquées, jusqu’à quand ? Son fondateur, Pascal Boniface, dressait un constat sous forme d’interrogation qui résume l’essentiel de la présente réflexion : « Quels sont les enjeux géographiques, historiques et géopolitiques qui entourent ce territoire qui doit faire face à de profonds défis économiques, politiques et sociaux ? » Le pays parviendra-t-il à s’extraire d’une situation de crise pour enfin tirer profit de ses nombreuses richesses au bénéfice de tous ?
C’est aux Malgaches qu’il appartient, au premier chef, de répondre à cette question qui demeure d’une incontestable actualité.
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