L’actualité de la fin de semaine a été marquée par une nouvelle bavure policière du côté de Namontana. Des éléments d’une unité d’intervention de la Police nationale ont tiré sur un groupe d’employés de Gastro Pizza Soanierana qui rentrait après leur service. L’information qui se propage d’abord rapidement sur les réseaux sociaux est que ces policiers étaient ivres. Contre-attaque de leur institution pour justifier les tirs intempestifs qui auraient tué une personne et en auraient blessé cinq autres : ils n’étaient pas en état d’ivresse, mais ont confondu ce groupe avec une bande de malfaiteurs qui avait été signalée dans le coin.
Si cette thèse devait être crue, ce qui reste encore à prouver dans un pays où la parole officielle n’est pas nécessairement crédible, elle pose quand même la question du discernement. En principe, celui-ci aurait permis aux policiers incriminés d’analyser correctement la situation avant d’avoir la gâchette facile. Y a-t-il eu sommation ? Y a-t-il eu demande d’identification ? Y a-t-il eu preuve visuelle (par exemple, armes en vue) d’un danger ? On se demande donc si la formation des éléments des forces de l’ordre comprend cet aspect analytique, ou si elle se contente d’en faire des brutes armées et en uniforme. Et tant pis pour ceux qui sont au mauvais endroit et au mauvais moment…
Ce cas s’ajoute à de nombreux autres dans lesquels les policiers et les gendarmes ont eu un comportement répréhensible, et pas seulement dans la répression des manifestants. On peut mentionner les « encaissements » comme méthode d’enquête. On ne compte plus les cas mentionnés dans la presse où un élément des forces de l’ordre, en état d’ivresse ou non, a blessé ou tué quelqu’un. On peut aussi rappeler la mort du jeune Augustin (17 ans), tué par des balles tirées sans sommation dans le dos à Anosibe en décembre 2017. Version officielle : « les policiers ont riposté aux tirs d’un voleur qui prenait la fuite ». Pourtant, aucune arme n’a jamais été retrouvée. En août 2019, un policier a abattu d’une balle dans la tête un homme en détention. À Mananjary en 2015, un gendarme ivre tabasse à mort un civil, ce qui cause des émeutes entraînant cinq morts. À Fiadanana-Ankazobe, un gendarme ivre tue un citoyen en 2018. À Ikongo en 2022, la police tire dans le tas d’une manifestation et tue 19 personnes. La version 2024 du rapport annuel du département états-unien en matière de droits de l’homme parle d’ « exécutions extrajudiciaires », et rapporte en particulier 8 cas à Ikalamavony en janvier de l’année considérée.
On aurait pu encore rallonger cette liste sommaire sur la base des faits avérés. Ce petit échantillon sert juste à rappeler que ce n’est pas parce que l’habit ne fait pas le moine : le port d’un uniforme ou d’une robe de magistrat n’est pas nécessairement un gage d’intégrité.
On espère donc que cette affaire de Namontana donnera lieu à une véritable enquête et qu’en cas de faute des policiers, ceux-ci ne seront pas couverts par leur hiérarchie derrière des justifications fumeuses.
État de droit du plus fort
Les acteurs du système judiciaire devrait être des modèles dans leur comportement, et répondre de celui-ci lorsque leurs actes l’exigent. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas.
L’utilisation de la menace de la Loi pour intimider les gouvernés qui refuseraient de se taire ou de courber l’échine devant les gouvernants est une pratique que l’on connaît depuis des décennies. « Tany misy lalàna ity tany ity » est une expression popularisée par le ministre de l’Intérieur Ampy Augustin Portos lors de ses émissions quotidiennes à la Radio nationale sous la Deuxième République. Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître. Depuis, elle est devenue le refrain des gens au pouvoir sous tous les dirigeants qui se sont succédé.
« Tany misy lalàna ity tany ity » disait le clan de l’Amiral qui a envoyé ses partisans fédéralistes ériger des barrages sur les routes nationales en 1991 et 2002.
« Tany misy lalàna ity tany ity » disait le clan de l’entrepreneur qui avait fait bénéficier ses entreprises d’exonérations fiscales éhontées.
« Tany misy lalàna ity tany ity » disait le clan de l’ex-DJ qui s’est improvisé président à la faveur d’un coup d’État.
« Tany misy lalàna ity tany ity » dit le clan de celui qui a pris le pouvoir en dehors des urnes en utilisant la Gen-Z comme marchepieds et les réseaux pro-russes comme instruments.
Dans l’absolu, lequel de ces dirigeants pourrait prétendre être un donneur de leçons en matière d’état de droit ? À Madagascar, celui-ci est juste un prétexte pour ceux qui sont au pouvoir pour imposer leurs règles sur ceux qui n’y sont pas. Dans les pays non démocratiques, l’état du droit du plus fort se substitue à l’état de droit : les dirigeants utilisent les prérogatives de puissance publique pour des intérêts de clan afin de s’accrocher au pouvoir ou s’enrichir.
On considère que l’État de droit est un pilier de la démocratie, mais un État de droit n’est pas forcément démocratique. Un état de droit applique le droit en vigueur : rappelons donc que le nazisme, le fascisme, l’esclavage, la colonisation étaient, entre autres joyeusetés historiques, permis par la Loi. Ce rappel est utile pour garder à l’esprit que le droit est d’abord une question de Loi, et pas nécessairement de Justice. L’idéal est d’aligner les deux, mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas.
La fameuse Refondation, dont certains parlent beaucoup faute d’agir autant, devrait démontrer sa capacité à mettre fin à l’impunité des acteurs du système judiciaire (magistrats, policiers, gendarmes) afin qu’il redonne confiance aux citoyens.
-----




