La récente déclaration du capitaine Ibrahima Traoré, à la tête du Burkina-Faso depuis le coup d’État de 2022, a au moins le mérite de ne pas verser dans l’hypocrisie : « la démocratie n’est pas pour nous ! ». En effet, de manière générale les auteurs de coups d’État, qu’ils soient civils et militaires, prétendent souvent le faire au nom de la défense de la démocratie, thème privilégié pour tenter de légitimer un acte illégal, comme on l’a vu avec Marc Ravalomanana en 2002 ou Andry Rajoelina en 2009.
L’exemple, la vision, les méthodes et les réseaux internationaux du capitaine Traore servent-ils de modèle pour d’autres militaires africains, comme on présume que le nom du capitaine Sankara reste une inspiration dans les casernes du continent ? On rappelle qu’à Madagascar, l’armée est entrée directement en politique depuis 1972, et ne l’a plus quittée. On compte à ce jour quatre chefs d’État [1] et huit Premiers ministres [2] venant du rang des officiers, sans compter les innombrables officiers catapultés à la tête d’entreprises publiques.
Le capitaine Traore n’est pas le premier leader africain à adopter la posture d’un rejet de la démocratie à l’occidentale, accusée d’être incompatible avec les réalités africaines. Avant lui, Didier Ratsiraka [3], Richard Andriamanjato, Paul Kagamé ou Omar Bongo avaient déjà fait des déclarations dans ce sens. Ibrahima Traore figure parmi ces putschistes africains chouchoutés par Moscou, tête de pont pour les pouvoirs pro-russes en Afrique. Il a été invité au 2ème sommet Russe-Afrique (2023), puis a été convié au 80ème anniversaire de la victoire soviétique (2025). Il bénéficie également de trolls qui organisent à son profit des campagnes régionales de fake news sur les réseaux sociaux pour lui bâtir une image de héros panafricain, avec pour but de présenter le modèle burkinabe comme désirable pour le reste de l’Afrique, dans un contexte de lutte d’influence entre la France et la Russie, ou éventuellement la Chine. Alors, à qui profite l’intox ? Exemple : l’intox qui prétend qu’il a effacé la dette du Burkina-Faso en quelques années. Il suffit pourtant d’aller sur le site officiel du ministère des finances burkinabe pour constater la présence de dettes, qui étaient même en hausse à fin juin 2025.
On peut comprendre, sans les approuver, que les politiciens, qu’ils soient civils ou militaires, essaient de trouver des prétextes pour limiter la mise en oeuvre de la démocratie. En effet, s’accrocher au pouvoir est plus facile quand on peut truquer les élections, museler l’opposition, ou mettre au pas la société civile et les médias. Quand on observe la liste des longévités au pouvoir en Afrique, on constate que certains ont bien réussi dans cette entreprise « d’africanisation » de la démocratie, et sont confortablement « réélus » d’une élection à l’autre : Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (46 ans), Paul Biya (43 ans), Denis Sassou Nguesso (42 ans), Yoweri Musevini (40 ans), Isaias Afwerki (32 ans) ou Paul Kagame (26 ans). Dans cette liste de six noms, cinq sont militaires ou anciens chefs de rébellion armée.
Si on reste légitimement dubitatif sur le talent des militaires en matière d’économie ou de finances, on sera encore plus circonspect dans leur capacité, ou même volonté, à être des bâtisseurs de démocratie. On soutiendra que l’armée n’a pas de prédisposition à œuvrer dans ce sens avec une culture militaire d’ordre et d’obéissance, « sans murmures ni discussion ». L’entraînement à l’usage de la force est également une caractéristique qui doit nous rendre méfiant envers le tempérament démocratique des soldats. Enfin, l’Histoire du monde entier rappelle que les juntes ou dictatures militaires peuvent aussi favoriser les régimes corrompus, car les possibilités de brider les critiques et la liberté de parole sont d’usage pour protéger les cercles au pouvoir où les militaires et les cliques politico-mafieuses prolifèrent.
L’autocratie comme alternative à l’échec du libéralisme ?
Une question se pose toutefois : quand Ibrahima Traore affirme que « la démocratie n’est pas pour nous », de quel nous parle-t-il : de son clan politico-militaire ou des citoyens de leur pays ? Selon l’enquête Afrobaromètre de 2022, une majorité de 55% de burkinabe affirme que « La démocratie est préférable à toute autre forme de gouvernement », et 70% pensent que les élections sont le « meilleur moyen pour choisir les leaders ». Voilà donc des données objectives qui vont à l’encontre des affirmations du capitaine Traore. Dans le cas malgache, les résultats de l’enquête Afrobaromètre de 2024 souligne que la majorité des Malgaches (53%) préfèrent la démocratie à toute autre forme de gouvernement, que 64% désapprouvent un gouvernement militaire, et que sept Malgaches sur 10 (71%) soutiennent les élections comme le meilleur moyen pour choisir les dirigeants. Juste un petit rappel au cas où certains voudraient faire prendre des vessies pour des lanternes, au son des bravos mercis à la sauce Rajoelina. Mais sans Rajoelina.
Il est vrai que le modèle libéral a perdu en crédibilité dans de nombreux pays Africains : démocratie dévoyée avec les élections truquées, viols répétés de la Constitution, lacunes persistantes de développement, perception de mainmise étrangère. Cette impuissance du régime démocratique à offrir une solution solide et durable pousse maintenant pays à rechercher d’autres modèles de régimes ou de coopération économique (BRICS) pour s’éloigner des modèles traditionnels. Sur le plan politique, le coup d’État est quelquefois devenu une porte d’accès vers ces alternatives. Nous avons déjà eu l’occasion d’aborder la ceinture des coups d’État qui s’est étendue d’Ouest en Est de 2020 à 2025 en Afrique. Le processus est pratiquement toujours le même : prise de pouvoir par les militaires, promesses d’élections rapides, puis d’un « réajustement » à l’autre, la transition s’éternise jusqu’à ce que le pouvoir soit capable d’organiser des élections gagnées d’avance. Le tout sous la férule d’institutions au nom pompeux mais toujours lyrique : « Comité national pour le salut du peuple » au Mali, « Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration » au Burkina-Faso, « Conseil national pour la sauvegarde de la patrie » au Niger.
La très grande majorité des expériences de coups d’État militaires en Afrique s’est révélée peu concluante sur le plan démocratique. Raison de plus pour se souvenir positivement des trois seuls auteurs de coups d’État militaires qui ont rendu le pouvoir au civil par des élections à l’issue de la Transition : Olegun Obasanjo (Nigeria, 1972), Amadou Toumani Toure (Mali, 1992) et Jerry Rawlings (Ghana, 1979). [4] Quant aux autres épisodes, ils se classent pour la plupart dans les cas honteux. « La démocatie n’est pas pour nous » a donc péroré Ibrahima Traore. Pas étonnant, selon la dernière enquête Afrobaromètre, 78% des burkinabe ne sont pas satisfaits de sa gestion économique du pays, et 81% de la population pense que le pays va dans la mauvaise direction. Dans un tel contexte d’impopularité, la mise sous éteignoir de la démocratie est la seule méthode qui reste.
Toutefois, la véritable question est sans doute celle-ci : quand il est avéré qu’un pays n’a pas encore les capacités requises pour établir une démocratie à l’occidentale du fait de nombreuses contraintes économiques ou sociétales, est-il préférable de persister à tenter de l’instaurer en sachant que ça ne marchera pas ? Les pays occidentaux se sont développés grâce à la Révolution industrielle avant d’instaurer la démocratie, et vouloir les singer en instaurant la démocratie avant le développement est un pari risqué, que très peu de pays ont réussi : exemple, le Malawi, considéré démocratique avec un PIB/habitant de $522. Il y a des arguments qui plaident en faveur d’une dictature éclairée. Dans cette expression, le mot-clé est « éclairée ». Malheureusement, en Afrique et à Madagascar, beaucoup rêvassent du concept, mais s’arrêtent au premier mot.
L’intérêt d’une alternative militaire par rapport à une démocratie civile est donc un choix. Tout comme privilégier des relations internationales avec des pays démocratiques, ou préférer flirter avec des quasi-dictatures peu regardantes sur la situation de la démocratie ou de l’État de Droit en est un autre. Chaque choix est une question de liberté, mais nécessite d’être lucide sur les conséquences, et d’être prêt à les assumer. Comme dit le proverbe ivoirien, « qui avale une noix de coco a confiance en son anus ».
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