Après environ un demi-siècle d’indépendance, Madagascar peine à se débarrasser de son statut de pays pauvre très endetté. En dépit de l’appui des organismes internationaux via une multitude de programmes d’aide au développement et le concours de divers techniciens de haut niveau, notre pays n’arrive pas toujours à mettre un terme à la spirale de son sous-développement et figure parmi les pays dont le PIB par habitant est le plus bas au monde.
Plusieurs explications peuvent être données à ce retard. Au-delà de l’errance de nos dirigeants successifs dans leur choix de modèle économique et les crises politiques cycliques qui ont miné le pays, j’estime que l’une des principales causes de nos maux est à chercher dans notre héritage culturel en pratique politique.
En effet, le référentiel de nos politiques en termes privilèges, avantages et autres passe-droits, demeure foncièrement français. À l’instar des gouverneurs en poste à Madagascar du temps de la colonisation, les personnalités politiques malgaches bénéficient de la largesse de l’État, pendant que la grande majorité des administrés trempent dans une misère indescriptible.
Sur ce registre de la générosité, l’État français n’a pas vraiment changé. À ce jour, les Présidents de la République, les Ministres et les Parlementaires français jouissent d’un traitement spécial de la part du pouvoir étatique. Le cas de l’ancien ministre Hervé Guemard reste encore vif dans la mémoire collective des Français quand celui-ci s’est offert, avec la complicité du pouvoir de l’époque, d’un duplex de plus de 600m2 dans le 8ème arrondissement de Paris, un des quartiers les plus prestigieux de la capitale, pour un loyer mensuel -s’il vous plaît- de 14.000 euros (soit près de 200.000.000 FMG). Certes, le ministre a fini par lâcher ledit duplex, sous la pression des médias français, mais l’opinion s’en étonne que l’initiative sur le choix d’un appartement très couteux émane d’un ministre qui comptait « désintoxiquer » la France des dépenses publiques.
Toute proportion gardée, les hautes personnalités politiques malgaches ne se gênent pas également de la charité de l’État à leur égard, en termes de logement. Il est inimaginable qu’un ministre célibataire soit logé dans une grande villa de plus de 100m2. Alors que dans les pays nordiques, un ministre, de famille très restreinte, se contente d’un petit studio de 20m2.
Sur le volet déplacement, il est inconcevable en France et chez nous qu’un ministre se rende à pieds à son bureau, quand en Suède, l’opinion est familière des ministres qui arpentent très simplement, sans garde de corps, les rues de Stockholm, pour aller au travail. Sans omettre que dans ce pays scandinave, un ministre ne dispose, au grand maximum, que de dix collaborateurs tandis qu’en France un simple Secrétaire d’État se fait entourer de 30 personnes. À Madagascar, le copier/coller peut se vérifier facilement au niveau du Bureau permanent de nos institutions parlementaires où un simple Vice-président s’encombre d’une cohorte d’individus superfétatoires.
En 1996, j’ai été témoin à Madagascar d’une demande de véhicule 4x4 de la part d’un ministre en charge d’un programme financé par la Banque mondiale, sous-prétexte qu’il en avait besoin pour son déplacement dans des coins reculés de l’île. Une fois acquis, le véhicule est mis à la disposition de sa compagne pour ses courses et n’a jamais été utilisé pour un quelconque déplacement en campagne. Figurez-vous que dans la plupart des pays scandinaves, malgré les moyens financiers dont disposent leurs États, certains ministres ne sont même pas véhiculés et se voient dans l’obligation de rejoindre quotidiennement leurs bureaux à pieds. Il y a deux ans, j’ai appris à travers la presse française, qu’un ministre français, en mission officielle en Suède, s’est étonné de constater que son homologue suédois venait au rendez-vous en taxi.
En France comme à Madagascar, les hautes personnalités politiques se servent abusivement de la générosité de l’État quant au paiement de leurs charges personnelles. Tout est au frais de la princesse. Effectivement, les hommes du pouvoir ne déboursent le moindre centime pour le plein de leur véhicule, ni pour leur crédit téléphone, encore moins pour leurs femmes de chambre. Quand on sait que certains ministres des pays nordiques sont contraints à la démission pour des raisons minimes telles que le non paiement des taxes télévision, l’utilisation de la carte bancaire de l’État pour des achats personnels ou le fait de ne pas déclarer au fisc une nourrice, on se demande si notre pays ne pouvait pas battre tous les records par la vitesse avec laquelle nos gouvernements se videraient lorsque pour des manquements de ce genre une démission s’imposait.
Outre ces avantages pécuniaires et les faveurs qu’on leur accorde sur le plan logistique, nos personnalités politiques font un usage excessif de leurs passe-droits. Signalons qu’en France, ces privilèges accordés exceptionnellement aux politiques continuent à polluer l’ambiance sociale. Force est de se rendre compte que même dans ce pays qui se vante comme étant le plus respectueux de la justice sociale, le traitement des contribuables diffère en fonction de leur rang social. Il ne faut pas se leurrer. En France, quand un ministre intervient sur un dossier, cela change tout. Rappelons qu’à plusieurs reprises, l’ancien Président Sarkozy s’est fait attaquer par l’opposition pour avoir influencé la justice française sur des dossiers à polémique. Il aurait même manigancé certaines procédures administratives, entre autres celle afférente à la nomination du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel dans un but malsain de mettre sous sa coupe les médias public français. Nos personnalités politiques en font un copier/ coller mais en pire, compte tenu du fait qu’aucun organe de contrôle digne de ce nom n’existe chez nous, au point de favoriser les trafics d’influence et les malversations de tout genre.
En ce qui concerne le train de vie de nos hautes personnalités politiques en comparaison avec celui de la grande majorité du peuple malgache, le paradoxe est flagrant. Il est révoltant que nos ministres ne se gênent pas d’investir dans une seule paire de chaussures la somme de 45.000.000 FMG dans un pays où le SMIC moyen ne dépasse pas les 500.000 FMG. Quelle honte pour tous ces malgaches, en nombre incalculable, qui ne peuvent même pas se permettre le luxe de se chausser, faute de pouvoir d’achat ! De toutes les manières, le « bling bling » à la Sarkozy de nos hommes du pouvoir n’échappe à personne. Comment peut-on accepter que dans un pays sous perfusion comme Madagascar, les hautes personnalités politiques voyagent en classe affaires, se déplacent en jet privé, se logent dans des chambres suites à prix d’or. Voltaire n’a pas tort en formulant comme suit son dédain de la chose politique : « La politique est l’art de se servir des hommes en leur faisant croire qu’on les sert ». L’humoriste français Coluche enfonça encore le clou en ces termes : « Cela fait beaucoup marrer les gens de voir qu’on peut se moquer de la politique, alors que dans l’ensemble, c’est la politique qui se moque de nous ».
Notons qu’en France comme à Madagascar pour certains hommes du pouvoir, en l’occurrence les anciens Présidents de la République, les anciens Chefs d’État et les anciens Présidents du Sénat ou anciens Présidents de la Chambre basse, la jouissance de certains avantages s’érige en droit à vie.
L’ancien Président Sarkozy a la possibilité de toucher, en tout et pour tout un beau pactole de 22.000 euros par mois, disposer d’un bureau de travail offert gracieusement par l’État, avoir droit à 7 collaborateurs payés par l’État, pouvoir voyager gratuitement et de manière illimitée en classe affaires et se voir doté d’un véhicule de fonction avec chauffeur. Certes, les personnalités politiques malgaches, à la retraite ou une fois sur la touche, n’auront pas la chance de bénéficier des mêmes avantages que leurs collègues français, mais toujours est-il que la constitution malgache ne les laisse pas pour autant orphelin. Ils ont droit également à toutes ces faveurs mais en proportion moindre.
Si telle est la place que nous donnons à la politique dans notre pays, ne nous étonnons pas si tout le monde se rue vers cet eldorado et que le nombre des partis politiques augmente d’une manière exponentielle, sachant que hors de cette sphère-là, point de salut. De là s’explique, à mon sens, notre difficulté actuelle à nous sortir de cette crise qui perdure dangereusement. Car l’équipe à Andry Rajoelina, ayant pris goût à l’argent facile et par crainte de retomber de nouveau dans une traversée du désert, s’accroche et ne veut rien lâcher, au risque de provoquer une explosion sociale dont personne ne saura prévoir le degré du chaos que cela risquerait d’engendrer. Idem pour ceux qui cherchent à tout prix à lui arracher le pouvoir. Personne ne souhaite louper cette « manne », ce raccourci pour un enrichissement à la vitesse grand V.
Tant que la politique prend trop de place dans notre pays, il est sûr que tout effort tendant à instaurer une stabilité durable nous éloigne. Par voie de conséquence, notre cycle de crise va se répéter indéfiniment. Dans ces conditions là, ne nous lamentons pas si notre pays s’enlise davantage dans la pauvreté pendant que quelques privilégiés en profitent pour se faire une bonne santé financière.
Il est temps, à mon humble avis, que Madagascar se démarque de l’emprise culturelle française dont elle est victime depuis la colonisation et opte pour d’autres modèles de pratique politique, tels que ceux proposés par les pays nordiques où la politique n’est pas forcément un produit attractif et alléchant comme c’est le cas en France ou dans quelques pays développés de l’Europe. Nous ne pourrons jamais faire décoller notre économie tant que l’instabilité politique y règne. Prenons à deux mains notre courage pour donner un cran à l’influence culturelle que la France nous a léguée et orientons notre choix de pratique politique vers les modèles que nous offrent les pays scandinaves. Autrement, notre statut de pays arriéré risque de nous coller éternellement.
JONASY Joelson
Olon-tsotra







