Pour célébrer la Journée mondiale pour la liberté de la presse, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) aura donc cru bon de s’afficher avec Harry Rahajason (dit Rolly Mercia), Ministre de la communication du régime hâtif, le 3 mai à Toliara. Sans doute en reconnaissance et en récompense des services rendus par le personnage en faveur de la liberté des médias à Madagascar ?
La célébration de cette année est tombée en pleine polémique au sujet de l’affaire de la Radio Free FM, dont les deux piliers Lalatiana Rakotondrazafy et Fidèle Razara-Piera ont été placés en garde à vue, avant d’être relachés. Motif : ils ont été accusés de tout ce qu’on aurait pu également et légalement mettre sur le dos de la Radio-Viva depuis janvier 2009, du moins si les autorités judiciaires ne s’étaient assis sur leurs exemplaires du Code pénal et l’éthique censée venir avec. Rappelons que les deux compères de Free FM ont fait leurs armes de journalistes subversifs dans « Anao ny fitenenana », une émission (aujourd’hui disparue) de la Radio Viva appartenant à Rajoelina. Ils y officiaient aux côtés de deux autres journalistes, Soava Andriamarotafika et le sieur Rolly Mercia cité précédemment.
C’est donc sur cette radio des 12 collines que Madame Rakotondrazafy et Monsieur Razara-Piera (ainsi que leurs complices) ont appris, développé et expérimenté la méthodologie du coup d’état de 2009 [1]. Par la suite, Rolly Mercia devint ministre, tandis que ses deux anciens compagnons de lutte connaissent aujourd’hui certains aspects réservés aux opposants sous le régime hâtif : intimidation, violon, prison. Les bêtises sont donc autorisées et même encouragées quand elles sont au bénéfice de Rajoelina, mais quand elles sont faites contre lui, elles sont interdites.
En fait le Président de la transition (PT) et le Ministre de la Communication ont raison de se méfier de l’envergure prise dernièrement par Free FM : les deux journalistes qui y officient ont été à bonne école sur Radio Viva, et savent comment créer une réalité factice dans l’esprit des crédules, animer la flamme des militants, créer la suspicion contre un régime pour des raisons réelles ou inventées, et enclencher un processus de coup d’état. Sans oublier de donner l’illusion d’un soutien populaire à travers la multiplication des appels téléphoniques, appels pour lesquels les crédits ont été offerts et la thématique des interventions définies.
Amitiés à géométrie variable.
Je m’étonnerai toujours des amitiés à géométrie variable de la vie politique malgache. Amis aujourd’hui, adversaires demain, en attendant après-demain que des alliances contre nature se créent entre anciens ennemis pour attaquer un ennemi commun, car les ennemis de nos ennemis deviennent nos amis. Compliqué à comprendre sur le plan théorique, mais illustré par d’innombrables exemples concrets, dont l’alliance des trois Présidents Ravalomanana, Ratsiraka et Zafy contre Monsieur Rajoelina. Comme le disait Didier Ratsiraka, en politique il n’y a pas d’inimitié qui soit éternelle. Il semble que l’amitié non plus. Et les successions de révélations de Lalatiana Rakotondrazafy, Fidèle Razara-Piera ou du lieutenant-colonel Charles Andrianasoavina sur les dessous de la prise de pouvoir par Rajoelina sont édifiantes. Ces révélations décrédibilisent ceux qui soutiennent encore l’ancien DJ, et qui continuent à respirer bêtement les vapeurs du PT : pas de coup d’état, transmission de pouvoir de la part du directoire, mouvement populaire et autres fadaises.
Pour en revenir au comportement de nos collègues de Free FM contre le Grand Hâtif, il illustre le cheminement de certains journalistes à la lumière de la formule : « je te lèche, je te lâche, je te lynche » [2]. Étant pour des cloisonnements stables, je ne partagerai jamais cette vision du journalisme politique : quand on est pour, on reste pour ; quand on est contre, on reste contre, et on attend la prochaine élection. Je me vois donc mal m’opposer à un coup d’état, et ensuite fricoter avec son auteur, ou vice versa. Toutefois, en paraphrasant la fameuse formule prêtée à Voltaire [3], je ne suis pas d’accord avec ce que les journalistes de Free FM font, mais je me battrai jusqu’au bout qu’ils puissent continuer à le faire, au nom de la liberté d’expression et de la démocratie.
Le cousin de Pinocchio ?
Ceci étant dit, les pitreries du régime hâtif actuel pour museler des journalistes durant la semaine de célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse rappellent une situation déjà vue il y a 3 ans. Deux jours après que Zaza Ramandimbiarison (à l’époque directeur de cabinet du Grand Hâtif) ait promis à la presse qu’il n’y aurait pas de journaliste emprisonné ou d’entrave à la liberté de la presse par le régime de transition, Evariste Ramanantsoavina (Radio-Mada) était jeté en prison. « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde » disait Paul Valéry.
De 2009 à 2012, il n’y a donc aucune raison d’accorder la moindre confiance aux promesses d’individus qui tentent maladroitement de se redonner une image de respectabilité, mais qui accumulent mensonges depuis plus de trois ans. Qu’en est-il de toutes ces promesses d’Ambohijatovo et de la Place du 13 mai en matière de bonne gouvernance et de démocratie ? La presse est-elle libre ? L’opposition a-t-elle accès à l’audiovisuel public ? La Place de la démocratie est-elle ouverte à l’opposition ? La Justice est-elle libre et indépendante ? Le changement en matière de bonne gouvernance et de compétence dans la gestion des affaires publiques est-il survenu ? Après avoir continuellement démontré des lien de mentalité avec Pinochio, Rajoelina et sa clique tentent depuis un certain temps de nous faire croire qu’ils se préparent à organiser des élections propres.
En attendant, les dirigeants de la transition se ridiculisent jour après jour dans ce qu’ils disent et dans ce qu’ils font, en prétendant s’opposer à des actes qu’eux-mêmes n’ont eu aucun scrupule à perpétrer en 2009. Quelle crédibilité ont-ils à exiger de certaines radios le respect de la loi et de la déontologie ? Quelle crédibilité ont-ils à juger des militaires pour mutinerie ? Quelle crédibilité ont-ils à engager des procès pour « trouble de l’ordre public, atteinte à la sûreté de l’Etat, diffamation publique » et autres arguments fallacieux contre l’opposition ? Quelle crédibilité le Ministre de la Communication a-t-il pour jouer les père-la-morale et tonton-la-vertu de la profession médiatique, après avoir avoué s’être « écarté de l’éthique de la profession » dans le rapport de Reporters sans frontières (voir page 7) ?
Mais l’award de la pire incongruité est sans doute la dernière déclaration de Rajoelina au sujet de la grève des enseignants : « (…) oser jusqu’à détruire la Nation pour l’intérêt personnel, cela dépasse la limite. Actuellement, certains hauts responsables du Régime poussent les instituteurs à maintenir leur grève afin de bloquer l’enseignement au pays. C’est inadmissible qu’on prenne nos enfants en otage pour des raisons purement politiques ». Je veux bien comprendre que l’ex-DJ n’a pas fait beaucoup d’études, mais cela n’explique pas qu’il n’ait pas beaucoup de mémoire non plus. Car par rapport à ce dont il accuse les enseignants grévistes, qu’a-t-il fait pour sa part durant le premier semestre 2009.
L’actuelle montée de la grogne au sein de la population accompagne une redynamisation de l’opposition. La multiplication des mouvements de revendication dans certains corps montre que le paradis promis par les dirigeants hâtifs ressemble de plus en plus à l’enfer. C’est pour cela qu’ils tentent de réduire Free FM au silence, car ils savent qu’une radio FM d’opposition à Antananarivo permet de remplir une place publique, et une place publique remplie dans la Capitale permet de renverser un régime. Il faut donc couper l’élan à la racine, avant qu’une fusion pour cause d’intérêts communs ne se crée entre les trois mouvances et Free FM.
Toe-tsaina mora
Il n’y a plus que quelques forumistes à la vision rendue floue par une distance de 10.000 kms qui continuent à se faire les griots d’un régime en pleine décrépitude. Mais celui-ci fait le gros dos et espère pouvoir tenir par la force et les manigances [4] jusqu’à l’arrivée des redevances minières. Celles-ci lui permettront alors d’avoir la bouteille d’oxygène nécessaire pour arroser les contestataires et faire taire les revendications. Vary mora, trano mora, Airbus mora, fifidianana mora et autres opérations permettront alors de bâtir une popularité factice auprès de la plèbe, et à la winning coalition de s’accrocher au pouvoir comme un morpion à son poil.
Outre l’aspect philosophique de cette philosophie du mora, il y a un grave danger qui menace notre pays. Prenons l’exemple du riz et des PPN : leur importation et leur vente à bas prix va sans doute plaire, voire rendre service, à certains. Mais quel impact cela va-t-il avoir sur les outils de production à Madagascar, qui ne pourront que difficilement aligner leurs prix de revient et de vente avec des marchandises importées mais de mauvaise qualité ?
Toutefois, le moracrate, trop obnubilé par le succès facile et immédiat, et sans capacité de vision à long terme, ne s’intéresse pas à cela. Pourquoi va-t-il se soucier de l’avenir, quand le bois de rose, les terres rares et autres ressources minérales ne sont pas encore épuisés ? « Le politicien pense à la prochaine élection, l’homme d’état à la prochaine génération » disait James Freeman Clarke. Et un homme de coup d’état, à quoi pense-t-il ? Aussi tenté que l’on puisse envisager une quelconque capacité à penser.









